[Russeurope en exil] Mobilisation contre la suspension de Russeurope et le risque de discrédit international qui pèse sur les institutions de recherche françaises, par Jacques Sapir

 

Billet invité

Le carnet de recherches Russeurope a été suspendu depuis plus de 10 jours. La mobilisation pour demander sa réouverture ne cesse depuis de s’amplifier. Un premier bilan de cette mobilisation s’impose. Au-delà, il faut considérer les conséquences de cette suspension, et elles pourraient être très déplaisantes pour la recherche française.

Une impressionnante mobilisation

Cette mobilisation a été très large, et elle a touchée des universitaires comme des simples particuliers, ce que M. Emmanuel Macron, dans son inimitable langage, appellerait « des gens qui ne sont rien », et qui sont, pour moi, le sel de la terre.

De très nombreux sites ou blog (plus de 30 en France, et plus de 20 à l’étranger tel que j’ai pu les comptabiliser) ont repris les annonces que j’avais faites, ou ont publié leur propres textes de soutien. Je les en remercie vivement. J’ai reçu le soutien de plusieurs institutions universitaires et en particulier l’Institut de Prévision de l’Economie (Moscou).

De très nombreux courriers (plus de 600 en 3 jours) ont été envoyés à M. Dacos et M. Beretz, au point que le premier s’en est plaint publiquement sur Twitter et a visiblement, à plusieurs reprises, fermé momentanément sa messagerie.

Ceci est la preuve d’une mobilisation qui a porté des coups non négligeables contre les forces de la censure. Mais, pour l’instant, cela n’a pas suffi. Il faut donc redoubler d’efforts, continuer d’écrire sans relâche à MM. Dacos et Beretz, tout en gardant dans ces écrits la correction et le respect qu’il convient d’avoir dans un monde civilisé. Ce n’est pas parce que j’ai été la victime de comportements que l’on a bien du mal à qualifier de civilisé qu’il faut abandonner les pratiques de décence et de correction. Il faut donc continuer à écrire à M. Dacos (marin.dacos@openedition.fr), pour demander que l’usage du carnet Russeurope me soit rétabli, et à faire remonter vos commentaires à M. Alain Beretz (alain.beretz@recherche.gouv.fr),

Ce que nous dit le droit (et les juristes)

Si M. Dacos se mure dans le silence, estimant avoir tout dit, certains de ses amis n’hésitent pas à faire courir sur mon compte des bruits déplaisants et calomniateurs. Ainsi, M. Sylvain Piron affirme, sans la moindre preuve, que mon carnet contiendrait des « appels aux meurtres ». Si cela était vrai, cela constituerait un délit. On peut s’étonner, alors, que nulle plainte n’ait été déposée contre moi. En vérité, cela fait ressortir encore plus la faiblesse de l’argumentaire qui m’est opposé.

De nombreux juristes se sont exprimés sur ce sujet. M. Stéphane Rials (professeur de relations internationales et de philosophie politique à Panthéon-Assas) a ainsi écrit que « la légalité d’une mesure aussi générale, assez mal motivée semble-t-il, manquant du moins de base légale, pourrait être contestée »[1].

Mme Letteron (Professeur des Universités, professeur de Droit à Paris-Sorbonne et qui tient le blog Liberté, Libertés Publiques[2]), de son côté, écrit : « Aux termes de l’article L 952-2 du code de l’éducation, issu de l’article 57 de la loi Savary du 26 janvier 1984,les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité“. (…) La liberté est donc entière, non seulement dans l’enseignement mais aussi dans l’activité de recherche et dans les médias qui permettent de la faire connaître. (…) Un service chargé de gérer une plateforme de blogs, au nom des Universités membres, a le même devoir. »

La question de la liberté d’expression

Ces deux citations, extraites entre bien d’autres, indiquent bien de quoi il est question. Derrière l’argutie d’une séparation entre textes « académiques » et textes « politiques », c’est bien de la liberté d’expression de tous dont cette triste affaire est l’enjeu.

Il me faut, ici, citer à nouveau Roseline Letteron : « (…) la liberté d’expression, et pas seulement celle des universitaires et chercheurs, s’analyse comme un régime répressif. Autrement dit, chacun peut s’exprimer librement, sauf à rendre compte d’éventuelles infractions devant le juge pénal, a posteriori. C’est exactement la formule employée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui énonce que “la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi”. Tout citoyen, sauf Jacques Sapir. On ne lui reproche en effet aucune infraction. On lui interdit simplement de publier par une mesure a priori. Au régime répressif se substitue celui de la censure »[3]. J’ajoute ici que de nombreux autres carnets de Hypotheses.org publient des textes de même nature à ceux que je publiais sur Russeurope. Je ne demande nullement leur suspension. Je demande que ce qui vaut pour Pierre valle également pour Paul, ou pour Jacques…

Par ailleurs, l’idée que l’on puisse établir une séparation claire entre écrits de nature académique et écrits de nature politique est pour le moins douteuse en Sciences Humaines et Sociales. C’est ce que remarquait un auteur d’un carnet de recherches sur Hypotheses.org, qui écrivait à propos de la suspension de mon propre carnet : « il est vraiment difficile de tracer une limite nette entre la recherche en SHS, l’expertise sur le monde social et l’engagement personnel (cf. tweet de Dominique Lecourt). Chaque chercheur a son style, sa posture, qui peuvent varier dans le temps. En fait on pourrait même arguer que si l’un des intérêts du carnet de recherche consiste précisément à donner à voir l’effort de formalisation scientifique en train de se faire, cela implique justement que certains des affects et des engagements, qui animent l’effort de recherche, y soient visibles… »[4].

Le risque de discrédit qui pèse sur les institutions de la recherche française

On peut alors constater que M. Dacos, qui a pourtant été nommé Conseiller scientifique pour la science ouverte auprès du Directeur général de la recherche et de l’innovation au ministère de l’enseignement supérieur, a bien une conception très fermée de la science et de l’expression des scientifiques.

Les collègues de l’Institut de Prévision Economique écrivent ainsi : « Nous, chercheurs russes étions dans l’illusion que la liberté des discussions scientifiques était en France strictement inviolable. Il se fait que c’était une erreur. Il y a des gens en France qui considèrent une forme douce de censure dans les discussions scientifique comme acceptable ».

We, Russian researchers were under the illusion that freedom of academic discussions in France is strictly inviolable. But it turned out that it was a mistake. There are people in France that consider soft censorship in academic discussions to be acceptable[5].

Des termes peu différents peuvent être trouvés sur le blog Goofynomics, qui – il faut le rappeler – est le blog aujourd’hui le plus influent en économie en Italie[6].

On imagine alors l’effet désastreux que la suspension de mon carnet de recherches peut avoir sur la réputation des institutions de recherche françaises à l’étranger. Cette mesure de suspension a suscité légitimement, que ce soit dans le milieux académique ou non-académique, que ce soit en France ou à l’étranger, une profonde émotion. Cette émotion est de nature à porter préjudice à hypotheses.org, ce qu’il convient de constater, de déplorer (car ce portail fait œuvre utile), mais aussi de considérer comme inévitable si cette mesure n’était point rapportée.

Il faut avoir conscience du discrédit que la prolongation d’une telle mesure pourrait faire porter sur les institutions de la recherche française à l’étranger. C’est aussi pourquoi, au-delà de l’injustice et du préjudice que je subis, qu’il faut demander aux organes dirigeants d’hypotheses.org et d’Open Edition de rapporter cette mesure de suspension et de ré-ouvrir dans les plus brefs délais le carnet Russeurope.

Jacques Sapir

[1]https://assasri.wordpress.com/2017/09/29/resistance-soutien-total-a-m-jacques-sapir-directeur-detudes-a-lecole-des-hautes-etudes-en-sciences-sociales-victime-dune-atteinte-insupportable-a-la-liberte-de-lesprit-a-la-libre-recher/

[2]http://libertescheries.blogspot.fr

[3]http://libertescheries.blogspot.fr

[4]http://rumor.hypotheses.org/4121

[5]https://ecfor.ru/en/jacques-sapir-s-blog-is-blocked/

[6]http://goofynomics.blogspot.fr/2017/09/solidarieta-jacques-sapir.html

11 réponses à [Russeurope en exil] Mobilisation contre la suspension de Russeurope et le risque de discrédit international qui pèse sur les institutions de recherche françaises, par Jacques Sapir

 

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