Pourquoi les USA ont évacué les chefs de Daech de Deir ez-Zor

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Bien que Washington nie l’évacuation des commandants de Daech de Deir ez-Zor par les hélicoptères américains, la probabilité qu’elle a eu lieu est presque 100%, a estimé le sénateur Klintsevitch. Selon lui, ce geste américain s’explique par le fait que «les États-Unis voient toujours le but de leur existence dans la confrontation avec la Russie».

Jeudi, Sputnik a été informé qu’en août dernier l’aviation américaine avait évacué plus de 20 chefs de guerre et terroristes de Daech de Deir ez-Zor vers le nord de la Syrie. La coalition internationale a rapidement réagi en affirmant que les hélicoptères américains n’avaient pas évacué les terroristes. Malgré les affirmations de la partie américaine, l’évacuation a certainement eu lieu, estime le premier vice-président du comité pour la défense du Conseil de Fédération (chambre haute du parlement russe), Frants Klintsevitch.

«Peu importe de quelle façon l’on tente, au sein du siège de la coalition dite antiterroriste, de réfuter les rapports sur l’évacuation de plus de 20 commandants de la région de Deir ez-Zor, toute la vaste expérience des actions américaines, y compris en Afghanistan, nous convainc que tout cela a eu lieu avec une probabilité de presque 100%. Ayant vécu cette guerre, je peux dire que nous avons directement ressenti la participation directe des Américains du côté des Mujahideen», a écrit M. Klintsevitch sur sa page Facebook.

«Bien sûr, Deir ez-Zor n’est pas Raqqa. Il ne sera pas possible d’évacuer des centaines de djihadistes de là. Mais il y a plus que ça, il ne s’agit pas seulement du nombre de combattants. Il semble que les États-Unis voient toujours le but de leur existence dans la confrontation avec la Russie, et, pour employer un euphémisme, ce n’est pas encourageant», a conclu le sénateur.

Une source diplomatique et militaire a confié jeudi à Sputnik que le 26 août dernier un hélicoptère militaire américain avait évacué deux chefs de guerre de Daech «d’origine européenne» et les membres de leurs familles de la localité d’al-Treif située au nord-ouest de Deir ez-Zor.En mai dernier, l’aviation américaine a déjà évacué des chefs de guerre et des mercenaires étrangers d’origine européenne qui combattaient dans la région de Deir ez-Zor. En juin et juillet, des opérations d’évacuation de terroristes se sont déroulées dans la province de Raqqa.

Deir ez-Zor et l’aérodrome militaire situé à 2 km de cette ville ont été encerclés par les terroristes pendant trois ans. La garnison de la ville a résisté aux attaques de Daech malgré de nombreuses attaques de kamikazes et de voitures piégées. Début septembre, l’armée syrienne a rompu le blocus au sud-ouest de la ville avec le soutien des Troupes aérospatiales russes. Les militaires syriens ont rejoint les défenseurs de Deir ez-Zor près des casernes de la 137e brigade mécanisée.

l'évacuation des commandants de Daech de Deir ez-Zor
© Sputnik.
l’évacuation des commandants de Daech de Deir ez-Zor
 https://fr.sputniknews.com/international/201709081032961610-usa-evacuation-chef-daech-deir-ez-zor/
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Quand le papillon bat des ailes

Quand le papillon bat des ailes


Par James Howard Kunstler – Le 28 août 2017 – Source kunstler.com

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Il reste à voir quel sera l’impact si Mère Nature mettait la quatrième ville de la nation hors service. Et pour combien de temps ? Il est possible que Houston ne se remette jamais entièrement de l’ouragan Harvey. L’événement pourrait dépasser les dégâts physiques causés par l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans. Il se peut qu’il fasse faire faillite à de grandes compagnies d’assurance et augmente considérablement le risque de faire des affaires partout dans le Golfe et les côtes atlantiques des États-Unis – ou au moins efface la perception qu’il y a la garantie que les pertes sont récupérables. Il peut même s’agir du cygne noir qui révèle l’hyper-fragilité d’un système financier axé sur les États-Unis.

Houston est également le centre de l’industrie pétrolière américaine. Les bureaux peuvent être déplacés ailleurs, bien sûr, mais pas aussi facilement que les neuf plus grandes raffineries de pétrole qui s’étalent entre Buffalo Bayou et Beaumont, Port Arthur, puis Lake Charles, en Louisiane. Harvey retourne vers le Golfe où il se chargera de plus d’énergie au dessus des eaux chaudes de l’océan avant de retourner à l’intérieur des terres dans la direction de ces raffineries.

Les dommages économiques pourraient être épiques. Une grande partie de l’approvisionnement du système du « Colonial Pipeline » émane de la région autour de Houston, traversant Atlanta puis se ramifiant vers Philadelphie et New York. Il pourrait y avoir des queues dans les stations-service le long de la côte Est début septembre.

L’événement est en train de converger avec celui concernant le gouvernement des États-Unis qui va manquer d’argent cet automne sans pouvoir en emprunter davantage, la capacité d’augmenter le plafond de la dette américaine dépendant d’un vote du Congrès. Peut-être que l’urgence de l’ouragan Harvey et ses conséquences coûteuses vont forcer la main au congrès pour augmenter rapidement le plafond de la dette. Si cela ne se produit pas, et que le plafond de la dette n’est pas levé, le gouvernement fédéral pourra prétendre qu’il ne peut financer une aide d’urgence au Texas et à la Louisiane. Ce prétexte peut encore durer avant que les entreprises travaillant pour le gouvernement ne protestent ou même ne laissent tomber.

En règle générale, le fait de ne pas augmenter le plafond de la dette entraînerait un arrêt du gouvernement, y compris concernant les opérations de remise en état après un ouragan, à moins que le président n’invoque une sorte de pouvoir d’urgence. Ce serait une action décisive, mais cela pourrait aussi être le début de quelque chose qui ressemble à une dictature en bon et due forme. Les pouvoirs réquisitionnés souvent ne sont pas rétrocédés lorsque l’urgence initiale est terminée. Et quel argent le président pourra-t-il utiliser si un nombre assez important de congressistes et de sénateurs sont suffisamment motivés par leur dégoût pour M. Trump pour faire traîner le processus de remise à flot financier du gouvernement ? (Et n’accepte en aucun cas de passer un budget.)

Pendant ce temps, deux autres sources majeures d’aggravation attendent dans l’ombre : l’une est la Corée du Nord. Pourquoi Kim Jong-un n’userait-t-il pas de l’occasion d’un désarroi politique aux États-Unis pour créer plus de maux de tête à un gouvernement américain distrait ? Ne gâchez jamais une crise. Une autre source est le retour des étudiants dans les campus universitaires américains. Imaginez comment les forces Antifa sur les campus vont réagir si M. Trump obtient des pouvoirs d’urgence. Il est facile de prévoir une accélération de la violence entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite au cours de ce qui s’annonce comme être une crise majeure de gouvernance. Si les campus gauchistes avaient un cerveau tactique, ils cesseraient de marcher en uniformes noirs et organiseraient plutôt des actions de renoncement massif à leur dette de prêts étudiants.

Avec tous ces conflits politiques, les marchés financiers seront ébranlés. Le message de l’impasse du plafond de la dette sur le marché obligataire serait que les États-Unis ne seraient plus considérés comme fiables et capables de payer leurs dettes. Les taux d’intérêt sur les bonds du Trésor américains devraient augmenter car le concept de risque, perdu de vue depuis longtemps, reviendrait sur la scène du marché des obligations. Les personnes et les institutions ne voudraient plus en détenir à moins que le rendement ne soit réajusté sur le risque réel. Bien sûr, dans le monde mystérieux des obligations (c’est-à-dire de la dette titrisée), le prix des obligations diminue à mesure que les taux d’intérêt augmentent. Cela signifie que beaucoup de détenteurs actuels d’obligations seront plumés s’ils essayent de vendre. La hausse des taux entraînerait également de gros problèmes pour les entreprises et les gouvernements qui doivent verser régulièrement des intérêts aux détenteurs d’obligations. Une hausse des taux de seulement 3% sur les obligations du Trésor américain pourrait mettre le pays en faillite complète.

Comment les marchés boursiers et les marchés des changes peuvent-ils réagir au scénario ci-dessus ? Pour moi, cela ressemblerait à une baisse d’au moins 1 000 points sur le S & P. Le dollar américain pourrait effectivement augmenter initialement car beaucoup de dettes seraient non remboursées – ce qui fait que l’argent disparaitrait réellement – mais vous avez la Réserve fédérale en attente sur l’autre flanc pour déployer sa propre réponse en urgence: un Quantitative Easing No. 4, inondant le système avec de nouveaux tombereaux d’« argent » qui ont toute l’apparence de l’argent mais aucun des attributs de la vraie valeur, ce qui ferait couler le dollar dans la foulée. Comme un sage parmi mes lecteurs me l’a écrit il y a peu : « La financiarisation n’est rien d’autre que de l’argent dont la valeur a été supprimée. » (Graham Reinders.)

Beaucoup de choses peuvent arriver lorsqu’un papillon lointain bat des ailes et met un léger courant d’air en mouvement.

James Howard Kunstler

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Jacques Sapir : L’ouragan Harvey et ses conséquences

http://lesakerfrancophone.fr/quand-le-papillon-bat-des-ailes

Corée du Nord: pourquoi la prolifération nucléaire ? Par Jacques Sapir

Source : Russeurope, Jacques Sapir, 04-09-2017

Le nouvel essai nucléaire réalisé par la Corée du Nord, venant après des essais répétés de missiles à moyenne, et peut-être à longue portée, souligne une fois de plus les incohérences de la position des Nations-Unies sur la prolifération nucléaires. Et pourtant, cette position se fondait, du moins initialement, sur un constat logique : il y a un intérêt de l’ensemble des pays, qu’ils soient dotés de l’arme nucléaire ou pas, à limiter le nombre de pays disposant d’un arsenal nucléaire opérationnel. Mais, cette position de fond, qui sous-tend le traité de non-prolifération, ne peut être défendue que si l’ensemble des pays, et à commencer par les plus puissants, respectent les règles internationales. Or, et ce depuis le début des années 1990, un pays en particulier – les Etats-Unis pour le nommer – s’est à plusieurs repris affranchi de ces règles. On a pu le constater, du Kosovo à l’Irak. La subversion de l’ordre international que ce comportement a impliqué a conduit à une grande incertitude en ce qui concerne l’ordre international, qui a tendu à être de plus en plus régi par le principe de « la loi du plus fort ». Dans ces conditions, on ne doit pas s’étonner de ce que certains pays cherchent à se doter d’armes nucléaires opérationnelles.

Ceci souligne le lien qui existe, mais que nombre de dirigeants ne veulent pas reconnaître, entre la subversion du droit international et les tendances à la prolifération nucléaire. Cette dernière pose un véritable problème, et en premier lieu parce que le « coût d’entrée » du nucléaire militaire tend aujourd’hui à fortement baisser. Un certain nombre de techniques, et de technologies, non seulement nucléaires mais aussi concernant les missiles balistiques, sont devenues plus accessibles. Aussi ne peut-on plus, aujourd’hui, considérer que l’acquisition de systèmes d’armes nucléaires serait hors de portée de puissances dites « moyennes ». C’est bien le problème qui est posé, que ce soit par la Corée du Nord ou, dans une moindre mesure, par le programme nucléaire iranien. Mais, on ne réglera ce problème qu’en intervenant à se source, c’est à dire à l’instabilité des relations internationales issue du non-respect de la règle de droit.

Le début de la prolifération

Le phénomène de prolifération nucléaire s’est fortement accéléré depuis les années 1970 et plusieurs pays se sont dotés d’armes nucléaires, au-delà du « club des 5 » représenté par les puissances du Conseil de Sécurité, soit les Etats-Unis, la Russie, la Grande Bretagne, la France et la Chine (par ordre d’accession à l’arme nucléaire).

Les deux premiers « proliférateurs » ont été l’Inde et Israël. Pour le cas de l’Inde, il s’agissait, initialement, de répondre à la montée vers le nucléaire de la Chine. Pendant plusieurs années, l’Inde s’est contenté de démontrer un « capacité » nucléaire avec la détonation d’un « dispositif », soit d’une bombe qui n’était nullement militarisée, en 1974. Devant la menace que représentait, d’un point de vue Indien, les essais pakistanais, l’Inde devait procéder 24 ans plus tard, le 11 et 13 mai 1998, et ce alors que l’Inde n’était pas encore signataire du TNP à de nouveaux essais, cette fois clairement militaires. Ces essais comprirent alors l’explosion de plusieurs bombes. Il y eu le 11 mai trois essais, testant la bombe A et la bombe H, et, le 13 mai, deux autres essais utilisant des petites charges : « L’Inde a ainsi démontré qu’elle était compétente dans toute la gamme des armes nucléaires, tant en termes de puissance que de miniaturisation. [1]» L’Inde disposerait aujourd’hui d’un arsenal comprenant de 30 à 150 charges nucléaires militaires, ainsi que de missiles capables de les porter.

Israël s’est lancé, dès la fin des années 1950, dans une course à l’armement nucléaire, avec l’aide initiale de la France (de 1956 à 1961), puis des Etats-Unis et de l’Afrique du Sud[2]. Un test a eu lieu en Afrique du Sud en 1979, presque certainement suite à la coopération entre les deux pays. Elle dispose aujourd’hui de plusieurs centaines d’armes (entre 150 et 400), qui peuvent être lancées que ce soit par missiles (le Jéricho), par avions, ou depuis des sous-marins diésels-électriques équipés de missiles de croisière. Une omertaimportante continue de régner sur le programme nucléaire israélien dans les milieux politiques puisque, encore en 2015, le Président François Hollande, contre toute évidence, a prétendu qu’Israël ne disposait pas de l’arme nucléaire[3]. La relative facilitée avec laquelle Israël a pu se doter d’un important arsenal nucléaire a, bien entendu, encouragé d’autres pays à suivre son exemple.

Les « proliférateurs tardifs »

Les pays qui ont suivi l’exemple d’Israël et de l’Inde sont donc le Pakistan, l’Afrique du Sud, et la Corée du Nord.

Le Pakistan s’est lancé dans un programme nucléaire, avec des financements saoudiens, à la suite de l’essai nucléaire indien. Le Pakistan a commencé à communiquer sur ce point à la fin des années 1980. Ce programme a donné lieu à une série de tests en mai 1998. Aujourd’hui, le Pakistan dispose d’environ 300 armes nucléaires et de fusées à moyenne portée ciblant essentiellement l’Inde[4]. Il est possible que l’Arabie Saoudite ait obtenu le « droit » de récupérer certaines des ogives si elle en faisait la demande. Très clairement, le programme pakistanais est vu, depuis l’Iran, comme celui qui a donné naissance à une bombe « sunnite ».

L’Afrique du Sud avait développé un programme nucléaire en coopération avec Israël comme précédemment mentionné. Le gouvernement de de Klerk et celui de Nelson Mandela, ont donné leur accord pour que ce programme soit démantelé. Les matières fissiles et les bombes (3 à 5) existantes ont été transférées aux Etats-Unis pour y être démantelé. L’Afrique du Sud est, actuellement, le seul pays ayant délibérément renoncé à l’arme nucléaire après s’en être doté.

La Corée du Nord semble mener un programme nucléaire depuis 1989. Elle s’est officiellement retiré du Traité de Non-Prolifération eu début de 2003, et a réalisé son premier essai en 2006. Elle reste cependant loin des capacités d’Israël, de l’Inde ou du Pakistan en matière de nombre d’armes, puisque l’on considère qu’elle ne disposerait que de 10 à 15 armes, avec la capacité de monter à 30 d’ici 3 ans. Le programme nord-coréen apparaît clairement comme « défensif » dans le sens stratégique, dans la mesure ou il sert essentiellement au gouvernement de la Corée du Nord à obtenir la sanctuarisation de son territoire[5]. L’usage « politique » de ce programme est rendu évident par les longues négociations qui ont eue lieu dans les années 1990 et les années 2000. Il est donc assez étonnant que, dans ce contexte, on fasse autant de bruit autour de ce programme qui s’avère en réalité bien plus limité, et bien moins « opérationnel » que les programmes d’Israël, de l’Inde et du Pakistan.

Pourquoi prolifère-t-on ?

D’autres pays ont la capacité d’accéder, à un moment ou à un autre, à l’arme nucléaire. C’est évidemment le cas de l’Iran, qui prétend qu’elle n’a qu’un programme civil, mais qui pourrait, dans un délai de quelques années basculer ce programme vers des fins militaires, mais aussi la Brésil et l’Argentine.

La question du nucléaire doit donc être abordée à la fois en tenant compte des capacités techniques et économiques d’un pays, mais aussi de sa perception du risque international et de l’impact de son programme sur les pays qui l’entourent. Il est évident que le Pakistan a réagi à l’essai Indien, essai qui était lui-même une réaction au développement par la Chine de son propre programme. De même, la volonté potentielle de l’Iran de se doter de l’arme nucléaire ne s’explique en réalité que par le développement du programme israélien et du programme pakistanais, dans le cadre d’une course à la dissuasion entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Si la prolifération aurait pu être limitée dans le cas de la Chine et de l’Inde, on voit bien que le programme nucléaire israélien a joué, et continue de jouer, un rôle déstabilisateur majeur. De ce point de vue, une large partie de cette déstabilisation ne vient pas tant du programme lui-même que de la volonté du gouvernement Israélien et des autres puissances de faire silence sur ce programme. Si un proliférateur assumé et affirmé, disant explicitement qu’il possède l’arme nucléaire et quel serait sa « doctrine d’emploi » peut être contrôlé dans un cadre de relations internationales, il n’en va pas de même avec le « proliférateur discret » qui se refuse à évoquer son programme.

Le rôle de la subversion du droit international par les Etats-Unis

Il faut donc revenir sur les conséquences de la politique des Etats-Unis, du Kosovo à l’Irak, et sur la subversion du cadre des relations internationales qu’elle a provoquée. L’intervention américaine en Irak en particulier, et on le voit bien actuellement dans la délicate question du nucléaire iranien, a sapé les bases juridiques des grands accords mondiaux et, d’une certaine manière, détruit les fondements du monde post-guerre froide que l’on annonçait en 1991.

Les Nations unies qui, pour imparfaites qu’elles aient été restaient un instrument essentiel de gestion des conflits, en ont été durablement affaibli. Le Traité de non-prolifération (TNP) a largement perdu de sa crédibilité devant l’agression délibérée dont fut victime un pays, l’Irak, qui en avait pourtant respecté les termes et ce alors que d’autres pays ne respectaient pas le TNP. Or ce point est d’autant plus important que la question de la prolifération était ouvertement posée par la fin de l’URSS en 1991. On pouvait l’identifier comme l’un des problèmes majeurs du xxie siècle à venir, au point de se demander si, mieux que le TNP, un « statut du proliférateur » qui aurait été un cadre contraignant mais stratégiquement ouvert n’aurait pas été une réponse à la fois moralement plus légitime et matériellement plus efficace[6].

Les élites politiques occidentales se sont refusé à cette solution et ont voulu faire du TNP un instrument majeur du monde post-1991. De ce point de vue, et on le mesure désormais dans la relation avec l’Iran, l’attaque américaine contre l’Irak alors que ce dernier pays avait bien rempli ses obligations de désarmement a dévalorisé dramatiquement le TNP et laissé les relations internationales ouvertes à l’arbitraire, une situation qui ne peut que légitimement conduire d’autres pays à vouloir se doter des moyens de la dissuasion nucléaire.

Rappelons ici que les États-Unis, à partir de 2001, démantelaient unilatéralement un certain nombre d’accords qui avaient garanti la stabilité durant la guerre froide et en particulier le traité ABM, dont l’importance pour la Russie ne doit pas être sous-estimée[7]. De l’autre, ils menaient une politique pour le moins complaisante vis-à-vis du régime des Talibans en Afghanistan, en dépit des informations qui permettaient de prouver que ce pays était devenu une des bases arrière du terrorisme islamiste et de la déstabilisation de l’Asie centrale. Cette complaisance était largement dictée par la volonté des Etats-Unis, à cette époque, de pénétrer vers les régions pétrolières d’Asie centrale.

Il y a dix ans : le discours de V. Poutine à Munich

Le discours qui fut prononcé par le président Vladimir Poutine en février 2007 à Munich, dans le cadre de la conférence sur la sécurité en Europe, mérite alors d’être analysé avec précision. Dix ans après qu’il ait été prononcé, il garde une étonnante actualité. Poutine s’exprime sur le fond de la nature des relations internationales. Qu’il en ait éprouvé le besoin, alors qu’il aurait pu agir et se taire, indique la conscience au moins diffuse d’une crise dangereuse des représentations des relations internationales qui commence alors à se manifester, crise par rapport à laquelle il importait de prendre date. En ce sens, ce discours fut une contribution essentielle au débat et à la compréhension des années à venir.

Il s’agit donc d’un texte programmatique. En un sens, Vladimir Poutine est le dirigeant politique qui a certainement tiré avec le plus de cohérence les leçons de ce qui s’est joué entre 1991 et 2005. Deux points importants s’en dégagent, la constatation de l’échec d’un monde unipolaire et la condamnation de la tentative de soumettre le droit international au droit anglo-américain : « J’estime que le modèle unipolaire n’est pas seulement inadmissible pour le monde contemporain, mais qu’il est même tout à fait impossible. Non seulement parce que, dans les conditions d’un leader unique, le monde contemporain (je tiens à le souligner : contemporain) manquera de ressources militaro-politiques et économiques. Mais, et c’est encore plus important, ce modèle est inefficace, car il ne peut en aucun cas reposer sur une base morale et éthique de la civilisation contemporaine[8] ».

Ce passage montre que la position russe articule deux éléments distincts mais liés. Le premier est un doute quant aux capacités d’un pays (ici, les États-Unis sont clairement visés) à rassembler les moyens pour exercer de manière efficace son hégémonie. C’est un argument de réalisme. Même le pays le plus puissant et le plus riche ne peut à lui seul assurer la stabilité du monde. Le projet américain dépasse les forces américaines. C’est un constat sur lequel il y a peu à redire. Le discours de Poutine n’est pas « relativiste ». Il constate simplement que ces valeurs (la « base morale et éthique ») ne peuvent fonder l’unipolarité, car l’exercice du pouvoir, politique ou économique, ne peut être défini en valeur mais doit l’être aussi en intérêts. Ceci revient à refuser la thèse d’une dépolitisation des relations internationales, qui devraient se réduire, dans l’esprit de ceux qui soutiennent cette dépolitisation, aux droits de l’homme et aux « lois » de l’économie. Si les relations internationales ne sont pas de la « technique » (la simple mise en œuvre de normes communes) mais de la politique (la gestion d’intérêts différents et potentiellement conflictuels) y compris dans les relations économiques, alors toute aspiration à l’hégémonie devient immorale. Le second point suit dans le discours et se trouve exprimé dans le paragraphe suivant :

« Nous sommes témoins d’un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d’un seul État, avant tout, bien entendu, des États-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines, dans l’économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d’autres États[9] ».

Faute d’une base morale et éthique permettant de faire disparaître le politique des relations internationales, ces dernières ne peuvent être gérées que par le principe fondamental du droit international, soit la règle d’unanimité et de respect des souverainetés nationales. Tant qu’un espace de relations est déterminé par le politique (et non la technique ou l’éthique) nul ne peut imposer son droit aux autres et le seul droit commun possible et celui qui respecte la souveraineté de l’autre, soit un droit de coordination et non un droit de subordination. En ce sens, qui relie Poutine aux grands débats sur le droit international et la possibilité de Constitutions mondiales, le président russe rappelle que, là où il y a de la politique, soit des intérêts et des représentations divergentes, il doit y avoir de la souveraineté. Toute tentative d’empiéter sur cette dernière se qualifie alors en tyrannie et justifie la résistance. Or, constate le président russe, les États-Unis tendent à transformer leur droit interne en droit international alternatif.

Droit alternatif et « colonialisme humanitaire » : la raison d’une prolifération ?

Ce « droit alternatif », qui n’est que l’autre manière de désigner la « loi du plus fort » a abouti à une politique que l’on peut considérer comme un « colonialisme humanitaire »[10]. Tout pays qui ne respecterait pas la volonté des Etats-Unis pourrait alors être considéré comme appartenant au « camp du mal » et donc devenir l’objet de ce « colonialisme humanitaire ». Mais, le colonialisme humanitaire se révèle en réalité une contradiction dans les termes. Il est incapable, et on l’a vu tant au Kosovo[11], en Somalie[12], qu’en Irak, de produire les institutions dont il se réclame et qui lui ont servi de prétexte. Le protectorat onusien sur le Kosovo a abouti à pérenniser un nettoyage ethnique[13], et l’intervention américaine en Irak a plongé le pays dans une guerre civile qui l’écarte chaque jour un peu plus de la possibilité d’y établir ne serait-ce qu’un semblant de démocratie et qui a été la source véritable de l’organisation dite « Etat Islamique ». Ce n’est pas tout, hélas.

La « guerre humanitaire », comme on l’a vue en Lybie en 2011, conséquence logique d’un « droit d’ingérence » et moment inévitable du colonialisme humanitaire, engendre aussi un double problème dans les relations internationales. D’une part, elle introduit une division immédiate au sein des nations entre celles dont les moyens de défense les protègent de toute tentative d’ingérence et celles dont les moyens de défense sont suffisamment faibles pour qu’elles puissent devenir, le cas échéant, des cibles dans une « guerre humanitaire ». Construite au départ pour valider l’idée d’une « communauté internationale » d’acteurs égaux, unis par des objectifs communs comme la sécurité, la guerre humanitaire valide au contraire la représentation des relations internationales comme l’affrontement d’acteurs inégaux aux intérêts irrémédiablement opposés.

D’autre part, elle incite tout pays pouvant penser qu’il risque, à terme, d’être la cible d’une telle intervention à monter en puissance dans ses moyens de défense, l’échelon ultime susceptible d’assurer la sanctuarisation du pays étant la possession d’armes de destruction massive. Quelles que soient les inquiétudes que les aspirations nucléaires de l’Iran peuvent susciter – et les plus réelles portent moins sur l’usage de l’arme nucléaire par le régime de Téhéran que sur l’effet d’entraînement que ces aspirations pourraient provoquer sur des pays comme l’Égypte ou l’Arabie Saoudite –, il faut reconnaître que l’agression américaine contre l’Irak de 2003 a donné à ces aspirations une justification réelle. Il en va de même pour la Corée du Nord.

Tant qu’un pays pourra se sentir à terme visé par le colonialisme humanitaire et son corollaire la guerre humanitaire, il cherchera à bon droit à s’en prémunir par tous les moyens. C’est au contraire en rétablissant le principe de la souveraineté dans toute sa force, comme il figurait dans la Charte des Nations unies en 1945, que l’on pourra réellement s’opposer au processus de prolifération des armes nucléaires.

Notes

[1] CAPETTE I. – « Les essais nucléaires indiens et pakistanais : un défi lancé au régime de non-prolifération nucléaire ». – Actualité et Droit International, décembre 1998 (http://www.ridi.org/adi).

[2] Voir Seymour I. Hersh, The Samson Option : Israel’s Nuclear Arsenal & American Foreign Policy, Random House; 1st edition, 1991 et Michael I. Karpin, The Bomb in the Basement : How Israel Went Nuclear and What That Means for the World, New York, Simon & Schuster, 2006.

[3] Entretien du président Hollande du 14 juillet 2015 sur TF1 et France24

[4] http://www.fondation-res-publica.org/Le-Pakistan-et-l-arme-nucleaire_a428.html

[5] « Corée du Nord : Le difficile accès à la dissuasion », Défense et sécurité international, Paris, no 121,‎ janvier-février 2016, p. 21.

[6]. Voir J. Sapir, Feu le système soviétique ?, Paris, La Découverte, 1992, p. 177-180.

[7] Leur intention actuelle d’installer des systèmes antimissiles en Pologne et en République tchèque, soi-disant pour protéger ces pays contre une menace iranienne – argument dépourvu de fondements –, participe de la même démarche délibérément provocatrice.

[8] Voir La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 25.

[9] La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 25 sq.

[10] Colonialisme dont les bases idéologiques ont été posées dans Mario Bettati et Bernard Kouchner, Le Devoir d’ingérence : peut-on les laisser mourir ?, Paris, Denoël, 1987.

[11] Human Rights Watch, Under Orders – War Crimes in Kosovo, Genève, 2001, rapport consultable et téléchargeable sur http://www.hrw.org/reports/2001/Kosovo

[12] Un exemple tragique en fut donné par l’intervention américaine « Restore Hope » en Somalie, en 1992. Non seulement cette opération, qualifiée à l’époque par Kouchner de « fantastique pas en avant en direction du droit d’ingérence », fut incapable de produire un pouvoir politique stable en Somalie, mais l’aide humanitaire (les sacs de riz auprès desquels Kouchner se fit filmer sur une plage somalienne) contribua à désorganiser l’agriculture locale. Elle jeta dans la misère des dizaines de milliers de paysans qui vinrent s’entasser à Mogadiscio et dans d’autres villes, provoquant une nouvelle cause de déstabilisation du pays, qui conduisit quelques années plus tard à l’émergence des trop fameux « tribunaux islamiques ».

[13] Juan Pekmez, The Intervention by the International Community and the Rehabilitation of Kosovo, rapport du projet « The Rehabilitation of War-Torn Societies » coordonné par le CASIN (Centre for Applied Studies in International Negotiations), Genève, janvier 2001. Voir aussi Isa Blumi, « One year of failure in Kosova : chances missed and the unknown future », Southeast European Politics, vol. 1, n° 1, Octobre 2000, p. 15-24.

Source : Russeurope, Jacques Sapir, 04-09-2017

Voir aussi : Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP)

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13 réponses à Corée du Nord: pourquoi la prolifération nucléaire ? Par Jacques Sapir